La Mer

Comment, à la vue de cette étendue d’eau que l’horizon épouse, ne pas admirer la profusion houleuse de ses reflets, le rejet perpétuel de son écume, le lapement de son embrun, les plis souples de son manteau aux bleus innombrables ? La mer est sans doute l’objet éternellement peint par l’artiste et le sujet le plus lyrique de chaque plume.

En cela, elle contient un certain infini d’espaces, de gouttes, d’énergie. Devant elle on se compare à ces rochers qui lentement deviennent, par son action, grains de sable, à son intemporalité qui nous ramène à considérer le temps d’une vie parfois avec angoisses ou bien en avec une nouvelle sérénité.

La mer et ses méditations conviennent à ces parenthèses, au sein desquelles on se surprend à toutes sorte d’envol, poétiques, métaphysiques, qui nous font nous asseoir un instant, et épouser de par ses gigantesques courbes et son grondement « la symphonie de la vie réelle ».

Michel Houellebecq et la Mer

“Après quelques minutes de marche j’arrivais en vue d’un lac largement plus grand que les autres, dont, pour la première fois, je ne parvenais pas à distinguer l’autre rive. Son eau, aussi,était légèrement plus salée. C’était donc cela que les hommes appelaient la mer, et qu’ils considéraient comme la grande consolatrice, comme la grande destructrice aussi, celle qui érode, qui met fin avec douceur. “    La possibilité d’une île.

Charles Baudelaire et la mer

« Grand délice que celui de noyer son regard dans l’immensité du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chasteté de l’azur ! une petite voile frissonnante à l’horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite !) ; elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions. »     Le Spleen de Paris.

Thomas De Quincey et la Mer

 « L’océan, avec sa respiration éternelle, couvé par son vaste calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. Il me semblait que pour la première fois, je me tenais à distance et en dehors du tumulte de la vie; que le vacarme, la fièvre et la lutte étaient suspendus; qu’un répit était accordé aux secrètes oppressions de mon coeur; un repos férié, une délivrance de tout travail humain. »     Les Paradis artificiels.

Boris Vian et la Mer

« Arrivé au bord de l’eau, Wolf respira profondément l’air salé et s’étira. À perte de vue, l’Océan s’étendait, mobile, calme, et le sable plat. Wolf acheva de se déshabiller et entra dans la mer. Elle était chaude et délassante, et sous ses pieds nus, c’était comme un velours gris-beige. Il entra. La grève s’abaissait insensiblement en pente douce, et il lui fallut avancer longtemps pour avoir de l’eau jusqu’aux épaules. Elle était pure et transparente ; il voyait ses pieds blancs plus gros qu’en réalité, et les petits nuages de sable soulevés par ses pas. Et puis il se mit à nager, la bouche à demi ouverte pour goûter le sel brûlant, plongeant, de temps en temps, afin de se sentir tout entier dans l’eau. »

L’Herbe rouge.

Albert Camus et la Mer

« Dans le ciel balayé et lustré par le vent, des étoiles pures brillaient et la lueur lointaine du phare y mêlait, de moment en moment, une cendre passagère. La brise apportait des odeurs d’épices et de pierres. Le silence était absolu. » 

La Peste.

Henri Michaux et la Mer

« J’étais au bord d’une mer inconnue. les dernières vagues de cette mer sur le rivage m’atteignaient. Chacune de ces vagues e roulait, m’enveloppait, m’enveloppait et me mettait en jouissance, non à l’extrême bord qui précède la jouissance, et à ce moment, brusquement, se retirait, se trouvée retirée, et je restais seule insatisfaite, puis revenait la mer comme une respiration, les vagues roulaient jusqu’à moi et me renversaient et me mettaient presque en jouissance, une jouissance qui eût été inouïe, fantastique, elle arrivait, elle était là, quand le flux avec brusquerie la reprenait; et je restais là, insatisfaite, martyre, et puis la mer revenait avec élan, rejetant ses vagues vers moi, m’enroulant, cette fois sauvée, me retournant, m’arrachant, quand à l’instant même de l’abandon, la vague partait, était partie; puis ces vagues revenaient, revenaient… et j’étais là pensive, rêveuse dans la vague qui cette fois m’enlaçait, allait me combler quand, mais de plus en plus vite et de moins en moins, une vague d’une mer véritable, de la mer salée de nos plages, mais une mer immatérielle, rapide, rapide, rapide presque me roulait à mort, me rejetant tout de suite avant la fin, me reprenant amoureusement, me rejetant… »    L’Infini turbulent.

Le Haïku et la Mer

« La tourment d’hiver

à la fin s’abolit

dans le bruit de la mer. »  

Gonsui.

Giovanni Sample

Anonyme, presque inconnu, parlerons nous d’une personne ou d’un groupe ? D’où vient-il ? Ces questions resteront contrariées, puis se dissoudront dans la magie des vidéos musicales de Giovanni Sample. C’est le bazar sans fond  d’Internet : on y trouve de tout et des merveilles, mais les sources, les auteurs, peuvent à leur guise restées dissimulées.

Ainsi, j’ai par mégarde désablé une perle, dont l’éclat est multiple : musical, visuel, humain… Il s’agit de mix vidéo, dont les morceaux sont minutieusement sondés sur la toile (Youtube, sites musicaux, blogs), redécoupés puis collés ensemble pour donner une sorte de clip. Il associe des violonistes en pleine représentation avec un batteur nocturne s’enregistrant dans sa chambre, une troupe de percussionnistes brésiliens avec un jazz-man des années folles en noir et blanc, ou encore une chorale évangélique avec le son du balaban d’un soliste des rues de Téhéran ! La liste ne peut être exhaustive, tant les musiciens sélectionnés pour cet orchestre hétéroclite sont variés et multiples.

En plus du travail musical, Giovanni Sample, mixe simultanément les images, qui elles correspondent avec le rythme et la cadence de la musique. Le résultat est soigné, très professionnel et rend bien compte de ce que professe cet artiste-geek : assembler des miettes éparses pour former une nouvelle oeuvre, ou réunir des musiciens pour établir des orchestres virtuels.

Cela peut paraître étrange ou tordu, mais il n’en est rien, seulement mon écriture ne suffira pas à établir un descriptif de ce genre audiovisuel unique.

Voici donc le lien de son site, sur lequel ses vidéos sont téléchargeables (Download ou streaming).

http://www.giovannisample.com/

Pour vous prouver ma bonne foi, le lien qui m’a séduit :

http://www.youtube.com/watch?v=oLNIvk3fhYk

Joseph Boyden

Joseph Boyden est un écrivain canadien d’origine indienne. Il a écrit le monumental Le chemin des âmes, retraçant le parcours de deux jeunes indiens, Xavier et Elijah, lors de leur engagement pour la première guerre mondiale, en France. Le roman est narré successivement par Xavier, qui, rentré de la Grande Guerre, raconte agonisant à sa tante son aventure aux premières loges du front, puis par Niska, sa tante, femme mystique ayant été banni de son village et narrant sa jeunesse, et celle des deux jeunes soldats.

Le récit des combats, des violences, de la boucherie de la guerre est plus que réaliste : je sens encore, plusieurs mois après la lecture, les obus sifflés au-dessus de nos têtes, l’odeur des cadavres, la boue sous nos bottes, et même la morphine couler dans notre sang, tellement on a le sentiment d’y être, de suivre Elijah et Xavier dans les tranchées, ou dans leurs escapades de tireurs d’élite.

« Ce n’était plus de ces batailles que les wemistikoshiv livraient autrefois, quand les hommes montaient à cheval et marchaient les uns contre les autres. Ces guerriers là se trouvaient dans des abris souterrains où ils vivaient comme des bêtes nocturnes pendant que, du ciel, pleuvait du fer qui explosait en tuant des multitudes. »

Les scènes de guerre racontées par Xavier, en demi coma dans une barque voguant au fil d’une rivière canadienne alterne donc avec les retour en arrière de Niska. On y découvre une culture indienne, sauvage et superstitieuse, harmonieusement appuyée sur les cycles de la nature, et encore épargnée par l’invasion occidentale. Lorsque plus tard, les européens envahissent leur espace, pourtant isolé du reste du monde, pour y établir un commerce et faire disparaître  la culture Cree, Xavier et son ami Elijah grandissent dans un internat protestant. Ils finissent par fuguer pour vivre avec Niska dans la forêt et apprendre les rites indiens comme le tir au fusil. Ainsi on retrouve sur le front, les deux jeunes hommes aux pratiques ancestrales et à l’oeil impitoyable.

Joseph Boyden aborde aussi le thème de la folie dans cette histoire, et notamment à travers la culture Cree. Ainsi , on écoute Niska raconté l’histoire d’un indien devenu fou, tué par sa femme, le village l’ayant banni, considérant la démence comme une malédiction inexorable, transformant l’être pour toujours. Aussi, on éprouve, au fil du roman, les mêmes doutes qu’a Xavier sur son ami Elijah. Celui-ci devient morphinomane et succombe aux hallucinations et à la folie qu’implique la drogue. Finalement, Xavier se doit de respecter le rituel imposé aux fous, malré l’amour qu’il porte à son ami, car tel est le chemin de son âme…

« Mais quand le liquide doré court dans ses veines ! Même la nuit, le monde se nimbe d’une lumière douce. Il entend parler des hommes et comprend ce qu’ils disent vraiment, derrière le paravent de leurs mots. Il eut voler loin de son corps à sa guise; contempler le monde au-dessous, ce mode créé par l’homme, et voir malgré tout la beauté qu’il recèle. Il devient le chasseur dans ces moments-là, l’invincible chasseur qui eut rester des heures immobiles, des jours immobiles, ne bougeant que pour s’emplir de nouveau de morphine, scrutant l’ennemi sans cesse avec les yeux du busard. »

Un très beau livre, qui révèle un auteur prometteur. Le contraste entre les deux narrations, l’une mystique, rétrospective, relatant du choc des cultures entre indiens et occidentaux, et l’autre mouvementée, nous plongeant en pleine action, dans le tumulte de la Grande Guerre, est grandiose. Un roman historique dont les multiples regards gardent une trace indélébile dans notre âme.

Note subjective : 9/10

 

En 2009, est sorti le deuxième volet du triptyque de Joseph Boyden, Les saisons de la solitude. Cette histoire suit la même trame que Le chemin des âmes, dans le sens où l’on suit cette fois le petit fils de Xavier, Will, ainsi que le parcours de sa nièce dévoué, Annie. Ce saut générationnel, aussi passionnant et surprenant soit-il, n’omet pas pour autant l’ authentique culture Cree, que l’auteur sait si bien décrire et animer dans notre imaginaire.

La narration croisée, entre l’oncle Will, en coma profond et sa nièce, rappelle la liaison spirituelle de Niska et de son neveu. Will relate ses différents avec Marius, un dealer malfaisant au village, et en vient à commettre une terrible erreur qui le contraint à l’exil. Je retiens de la narration de ce personnage, le courage qu’il démontre en s’isolant dans la forêt pendant plusieurs mois et sa relation très touchante avec une amie retrouvée. Enfin, sa propension à la boisson, à la résignation, peut rendre Will pathétique et dévoiler une personnalité complexe et intéressante.

Quant à Annie, qui raconte son histoire au chevet de son oncle, elle apparaît comme une jeune fille marginale, sauvage, en contradiction avec sa soeur, qui elle réussit dans le mannequinat. A sa recherche, elle rencontrera une indien muet, qui le suivra et la protégera durant toutes ses péripéties, et de là s’en suivra des sentiments fusionnels, mi-fraternels, mi-amoureux. La découverte de New-York, sur les traces de sa soeur, lui permettra un parcours des plus fulgurants dans la société mondaine, superficielle et éphémère de la mode et de la nuit. Au moment où elle raconte qu’elle s’éprend d’un Dj, sous ecstasy, au milieu des spots, des basses et de la foule urbaine, Will chasse l’orignal dans les bois, seul au monde. Le contraste est superbe et demeure une des clés majeures de lecture de l’oeuvre de Boyden.

Les analogies entre les deux romans ne sautent pas aux yeux : il ne s’agit pas d’une saga, les deux univers diffèrent d’époques et de lieux, les histoires sont indépendantes. Pourtant on ne peut lire Les Saisons de la solitude sans remarquer les liens qui unissent Niska et Annie, Xavier et Will. Le mystique de la spiritualité indienne, les forêts canadiennes, la famille, et quelques détails délicatement parsemés tendent à constater que le monde évolue considérablement mais que, hélas ou heureusement, certains lieux, certains sentiments, ne changent pas.

Note subjective : 8,5/10

Requiem for a dream

Requiem for a Dream est un film américain de Darren Aronofsky, adapté du roman homonyme d’Hubert Selby et sorti en 2000. Le film évoque subtilement le phénomène de l’addiction et de la drogue à travers quatre personnages, dont chacun subira une descente en aux enfers différente. Décomposé en trois saisons (été,automne,hiver), l’histoire ne fait que plonger les protagonistes dans le piège des psychotropes et le spectateur dans l’angoisse. Progressivement, elle ne laisse plus place à l’espoir.

Il y a Harold, oubliant la disparition de son père et sa misère sociale dans l’héroïne, sa mère, Sarah, qui espère maigrir avec les amphétamines prescrits par son médecin véreux, sa petite amie, Marianne, qui finit par se prostituer pour obtenir sa dose de cocaïne, et son meilleur ami Tyrone, risquant sa liberté pour le business dangereux de la drogue. Leur santé, leur dignité, leurs espérances s’absoudront au  fil des jours, et au gré des trois saisons qui agence le film en trois stades. Le printemps est volontairement omis pour permettre au spectateur d’imaginer une fin, malgré leurs tragiques déchéances.

Techniquement, le film est un chef d’oeuvre cinématographique : les plans hachés au rythme frénétique lors des prises de substance symbolisent le passage dramatique à l’acte, la fréquence de plus en plus grande de celui-ci, et la fulgurance des produits à s’immiscer dans le sang et dans le cerveau des individus. Certaines scènes présentent des doubles plans, esthétiquement et narrativement impeccables, comme cette scène du couple où l’on voit les yeux et les bouches en gros plans en même temps que l’on voit les caresses sur la peau nue; ou encore la première scène qui présente un conflit entre le fils et la mère, séparés par une porte. Les images sont fortes, choquantes et magnifie la tragédie, chantée par une musique divinement culte.

Les hallucinations de Sarah Goldman, lorsqu’elle devient hystérique, sont très marquantes et présentent plusieurs drogues culturels de la société occidentale comme la nourriture grasse, le désir d’être mince, la télévision… Ainsi, on voyage dans les tréfonds de ses âmes aussi pures que délabrées. Une vision d’Harold, saisi par le cannabis, le montre courant sur un quai, face à la mer, dans un silence absolu, vers Marianne, sans pouvoir l’atteindre. Cette scène se répète à la fin du film, sans que cette fois il n’y est son être aimé : cela représente bien la séparation obligée de la drogue, du fait des devoirs d’approvisionnement qu’elle impose et des tensions qu’elle insère dans les relations.

Requiem for a dream nous offre un schéma typique de la prise de drogue : un été merveilleux, plein d’espoir et de béatitude, un automne inquiet, plein de doutes et exposant les prémisses de la descente, un hiver aux rêves effondrés, où chacun se retrouve seul, face à l’horreur de la réalité.

La scène du couple nu :

http://www.youtube.com/watch?v=EUoVrQ9S8LE

La scène d’ouverture, Harold vole avec son ami, pour la énième fois, la télé de sa mère afin d’avoir de quoi acheter sa drogue. On peut y savourer le travail des plans, marque de fabrique du réalisateur.

http://www.youtube.com/watch?v=2zGF_WD–Nk

L’Art

L’artiste ne veut rien, ne décide rien, il ressent. L’art se distingue de l’artisanat par son absence de but , son absence de fin. C’est une pratique qui permet l’ouverture matérielle entre les esprits, suppose une technique pour accomplir une pensée, jamais définie, toujours inexplicable.

Qu’est-ce qu’un objet d’art? Se suffit-il à son originalité? à sa sincérité?  Il n’y a pas de règles, certains considèrent que tout est art. La nature ne regorge-t-elle pas oeuvres dont nous nous inspirons? Ainsi l’enfance et la folie… L’art est cette passerelle donnant au réel un moyen d’exprimer une sensibilité donnée, précise et indomptée sur un objet inconnu, offre un univers au delà du bien et du mal, se résume à oeuvrer pour rendre hommage à la beauté de la vie.

Michel Houellebecq et l’Art

« Il y a une phrase célèbre qui divise les artistes en deux catégories : les révolutionnaires et les décorateurs. Je suppose que les révolutionnaires sont ceux qui sont capables d’assumer la brutalité de ce monde, et de lui répondre avec une brutalité accrue. »    

La possibilité d’une île.

« Je me sentais de plus en plus mal à l’aise : on m’avait souvent parlé show-business, plan médias, microsociologie aussi ; mais art, jamais, et j’étais gagné par le pressentiment d’une chose nouvelle, dangereuse, mortelle probablement ; d’un domaine où il n’y avait — un peu comme dans l’amour — à peu près rien à gagner, et presque tout à perdre. »

La possibilité d’une île.

Friedrich Nietzsche et l’Art

« Les avocats d’un malfaiteur sont rarement assez artistes pour tourner à l’avantagede leur cliet la belle horreur de son acte. »    

Par delà le bien et le mal.

« Tout artiste sait par expérience combien son état le plus naturel se trouve loin d’un sentiment de laisser-aller, quand en pleine liberté, au moment de l’inspiration, il ordonne, dispose, agence et construit, et avec quelle rigueur et avec quelle minutie il obéit justement alors à des milliers de lois qui défient toute formulation conceptuelle précisément en raison de leur rigueur et leur précision (comparé à ces lois, même le concept le plus ferme a quelque chose de flottant, de complexe, d’équivoque). »

Par delà le bien et le mal.

Charles Baudelaire et l’Art

« Foutre c’est aspirer à entrer dans un autre, et l’artiste ne sort jamais de lui-même. »

Journaux intimes.

« Toutefois, ces pensées, qu’elles sortent de moi ou s’élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L’énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
Et maintenant la profondeur du ciel me consterne ; sa limpidité m’exaspère. L’insensibilité de la mer, l’immuabilité du spectacle me révoltent… Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil ! L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu. »

Le Spleen de Paris.

« L’ivresse de l’Art est plus apte que toute autre à voiler les terreurs du gouffre ; […] le génie peut jouer la comédie au bord de la tombe avec une joie qui l’empêche de voir la tombe, perdu, comme il est, dans un paradis excluant toute idée de tombe et de destruction. »

Le Spleen de Paris.

Honoré de Balzac et l’Art

« En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ? je ne l’aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l’aime comme un artiste aime l’art ; je l’aime moins que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. »

Le lys dans la vallée.

 Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux et l’Art

« L’art est la mystérieuse présence en nous de ce qui devrait appartenir à la mort. »
.

Philippe Claudel

Au premier jour de 2012, il m’est tombé entre les mains, le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel. Le narrateur, Brodeck est chargé d’établir un rapport sur les environs naturels d’un village montagnard, isolé du monde. Il relate en fait ses impressions quand aux habitants et ses réflexions sur la condition humaine. Lui-même étant considéré comme un étranger depuis qu’il fut recueilli par Fédorine, orphelin, on l’envoie quand même faire des études en ville, où il rencontrera l’amour de sa vie, Emelia, avec qui il aura une petite fille, Poupchette.

Plus tard, de retour au village, il est trahi par les habitants qui le remettent aux allemands. Ce faisant, il devient « chien Brodeck » en subissant les tortures des camps de concentration. Il ne sera jamais animé d’une vengeance pour qui que ce soit, il comprend que la vie n’est rien, qu’elle ne vaut pas la peine de s’y accrocher, de se battre.

Enfin, au village, son épouse s’est retranché dans le silence pour l’oublier, elle n’est plus qu’un fantôme. Aussi, on voit apparaître l’Anderer, « l’autre », personnage mystérieux que Brodeck tente d’épier et de comprendre. Celui-ci, après avoir peint les gens du village de façon jugée douteuse et provocante, on tue son âne et son cheval. Brodeck, terriblement sceptique sur la bonté de l’homme, décide alors de partir pour continuer sa vie ailleurs.

J’ai aimé l’écriture de Claudel, fluide et complexe à la fois, la narration, distante, mélancolique et parfois violente, les descriptions des personnages et des paysages bien détaillées. J’admets, en revanche avoir eu un peu de mal à comprendre le fil directeur, me perdant un peu dans la construction chronologique très travaillé du roman. L’histoire reste tout de même passionnante et originale, surtout à partir de ce point de vue, indifférent, amer, lancinant.

Plus particulièrement, certains passages m’ont marqués :

Lorsque Brodeck se souvient d’une conversation avec Diodème, le savant du village, qui seul le comprenait :

« Ce que je voudrais, c’est comprendre, m’avait-il avoué un jour. On ne comprend jamais rien, ou très peu de choses, avait-il poursuivi. Les hommes vivent un peu comme les aveugles, et généralement, ça leur suffit. Je dirais même que c’est ce qu’ils recherchent, éviter les maux de tête et les vertiges, se remplir l’estomac, dormir, venir entre les cuisses de leur femme quand leur sang devient trop chaud, faire la guerre parce qu’on leur dit de la faire, et puis mourir sans trop savoir ce qui les attend après, mais en espérant tout de même que quelque chose les attend. Moi, depuis tout petit, j’aime les questions, et les chemins qui mènent à leurs réponses. Parfois d’ailleurs, je finis par ne connaître que le chemin, mais ce n’est pas si grave: j’ai déjà avancé. »

Dans le wagon le conduisant au camp de concentration avec son ami Kelmar, mourant de soif il ne supporte plus voir la seule eau fraîche du compartiment, détenu par une femme et son bébé.

« La jeune femme tout à côté de moi vivait encore et son enfant aussi. En tout cas, ils respiraient, faiblement, mais ils respiraient. C’était la bonbonne d’eau qui les avaient maintenus en vie, et dans cette bonbonne qui nous semblait à Kelmar et moi, inépuisable, il restait encore de l’eau. Nous l’entendions taper les flancs de verre à chaque mouvement du wagon. C’était une belle et insupportable musique, qui rappelait les petits ruisseaux, l’écoulement des sources, la mélodie des fontaines. »


Note subjective : 8,5/10

 

On m’a conseillé de poursuivre Claudel avec Les âmes grises (2003), roman noir, dont l’histoire est narrée, comme dans Le Rapport de Brodeck, par un personnage distant et observateur. Celui-ci, gendarme, rapporte les faits d’un petit village français, qui voit le meurtre d’une fillette, Belle de jour. Nous sommes en 1917 et ce village paraît isolé du front de la guerre, pourtant concomitant, où l’on ne constate que le passage de soldats blessés et agonisants.

L’histoire nous emporte sur le mystère de ce meurtre et l’implication qu’on toutes les âmes grises du village, agissant et pensant entre le bien et le mal, du juge, du maire, du procureur et des petites gens. La mort soudaine, à l’accouchement,  de la femme du narrateur lui fait haïr sa propre fille, qu’il considère comme meurtrière… Le procureur semble dissimuler son ou ses amours, est soupçonné de meurtre : Veuf, mais encore amoureux de sa défunte femme, proche de Belle de jour, sensible à l’arrivée de la nouvelle institutrice : Toutes meurent au cours du roman, puis lui-même.

La fin est troublante car le narrateur découvre que son carnet intime comporte les photos des ces trois êtres dont le procureur y attachait un intérêt étrangement similaire… Un de mes meilleurs passages de lecture.

« Le maire pataugeait dans la boue des rues. Elle, elle posait ses pieds menus sur la terre travaillée par l’eau, évitait les flaques et les rigoles. On aurait dit qu’elle jouait, en sautillant, à tracer dans le sol détrempé le sillage d’un doux animal, et sous ses traits lisses de très jeune femme, on devinait encore l’enfant espiègle qu’elle avait dû être, naguère, quittant les marelles pour se glisser dans les jardins et y cueillir des bouquets de cerises et de groseilles rouges. »

«  »Jamais je ne l’aurai connue laide, et vieille, ridée, usée. Je vis depuis toutes ces années avec une femme qui n’a jamais vieilli. Je me voûte, je crachote, je me brise, je me ride, mais elle, elle demeure, sans fêlure, ni disgrâce. La mort m’a laissé cela, au moins, que rien ne peut me ravir, même si le temps m’a volé son visage, que je bute à le retrouver tel qu’il était vraiment, bien que parfois tout de même à la manière d’une récompense, il me soit donné de l’apercevoir, dans les éclats du vin que je bois. »

Note subjective : 7/10

 

Enfin, j’ai lu plus récemment La petite fille de monsieur Linh , court roman de 2005, mettant en scène un vieux vietnamien, se retrouvant en France, son village natal étant ravagé par la guerre. Ici il ne connaît rien, ni la langue, ni la culture, cela l’effraie car il doit protéger sa petite fille, « Sang Diu », qu’il emmène partout dans ses bras.

Il rencontre alors Mr. Bark, un vétéran de la guerre ayant perdu sa femme. La relation entre les deux hommes m’a beaucoup touché : ils se comprennent sans les mots : par leur commune tristesse, leur espoir, mais aussi par le ton, les gestes… La petite fille, quant à elle, demeure étrangement muette tout le long du roman, ce qui laisse songer à une poupée, sans qu’on sache vraiment.

L’histoire est raconté de telle manière, à la 3éme personne, qu’on demeure plongé dans le doute en ce qui concerne M. Linh : est-il dans un asile ? Emmène-t-il une poupée partout avec lui? Est-il fou? On vit ses péripéties avec son regard sur un monde occidental très dur, très froid, mais aussi très humain, avec l’amitié profonde qu’il forge avec M. Bark.

La capacité de Claudel à rendre ses environnements vivants :

« Dans le ciel, quantité d’oiseaux tourbillonnent et plongent parfois dans les eaux du port pour en ressortir avec dans leur bec l’éclat d’argent d’un poisson. Des pêcheurs sur des bateaux au repos réparent des filets. Certains sifflent. D’autres parlent fort, s’interpellent, rient. »

M. Bark :

« Il écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu’il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d’arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. »

Note subjective : 8,5/10

Limbes

De par cette série de photos, j’ai voulu retranscrire ce que le rêve m’apporte comme impressions ineffables. Me mettant en scène comme élément perturbateur d’un décor souvent doux et ouaté,  j’ai tenté de rendre l’image aussi absurde et fantastique qu’un rêve. Après un travaille en aval sur logiciel, les couleurs et les contrastes rendent les décors juste assez étranges pour évoquer un espace onirique, enfin je l’espère.