Philippe Claudel

Au premier jour de 2012, il m’est tombé entre les mains, le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel. Le narrateur, Brodeck est chargé d’établir un rapport sur les environs naturels d’un village montagnard, isolé du monde. Il relate en fait ses impressions quand aux habitants et ses réflexions sur la condition humaine. Lui-même étant considéré comme un étranger depuis qu’il fut recueilli par Fédorine, orphelin, on l’envoie quand même faire des études en ville, où il rencontrera l’amour de sa vie, Emelia, avec qui il aura une petite fille, Poupchette.

Plus tard, de retour au village, il est trahi par les habitants qui le remettent aux allemands. Ce faisant, il devient « chien Brodeck » en subissant les tortures des camps de concentration. Il ne sera jamais animé d’une vengeance pour qui que ce soit, il comprend que la vie n’est rien, qu’elle ne vaut pas la peine de s’y accrocher, de se battre.

Enfin, au village, son épouse s’est retranché dans le silence pour l’oublier, elle n’est plus qu’un fantôme. Aussi, on voit apparaître l’Anderer, « l’autre », personnage mystérieux que Brodeck tente d’épier et de comprendre. Celui-ci, après avoir peint les gens du village de façon jugée douteuse et provocante, on tue son âne et son cheval. Brodeck, terriblement sceptique sur la bonté de l’homme, décide alors de partir pour continuer sa vie ailleurs.

J’ai aimé l’écriture de Claudel, fluide et complexe à la fois, la narration, distante, mélancolique et parfois violente, les descriptions des personnages et des paysages bien détaillées. J’admets, en revanche avoir eu un peu de mal à comprendre le fil directeur, me perdant un peu dans la construction chronologique très travaillé du roman. L’histoire reste tout de même passionnante et originale, surtout à partir de ce point de vue, indifférent, amer, lancinant.

Plus particulièrement, certains passages m’ont marqués :

Lorsque Brodeck se souvient d’une conversation avec Diodème, le savant du village, qui seul le comprenait :

« Ce que je voudrais, c’est comprendre, m’avait-il avoué un jour. On ne comprend jamais rien, ou très peu de choses, avait-il poursuivi. Les hommes vivent un peu comme les aveugles, et généralement, ça leur suffit. Je dirais même que c’est ce qu’ils recherchent, éviter les maux de tête et les vertiges, se remplir l’estomac, dormir, venir entre les cuisses de leur femme quand leur sang devient trop chaud, faire la guerre parce qu’on leur dit de la faire, et puis mourir sans trop savoir ce qui les attend après, mais en espérant tout de même que quelque chose les attend. Moi, depuis tout petit, j’aime les questions, et les chemins qui mènent à leurs réponses. Parfois d’ailleurs, je finis par ne connaître que le chemin, mais ce n’est pas si grave: j’ai déjà avancé. »

Dans le wagon le conduisant au camp de concentration avec son ami Kelmar, mourant de soif il ne supporte plus voir la seule eau fraîche du compartiment, détenu par une femme et son bébé.

« La jeune femme tout à côté de moi vivait encore et son enfant aussi. En tout cas, ils respiraient, faiblement, mais ils respiraient. C’était la bonbonne d’eau qui les avaient maintenus en vie, et dans cette bonbonne qui nous semblait à Kelmar et moi, inépuisable, il restait encore de l’eau. Nous l’entendions taper les flancs de verre à chaque mouvement du wagon. C’était une belle et insupportable musique, qui rappelait les petits ruisseaux, l’écoulement des sources, la mélodie des fontaines. »


Note subjective : 8,5/10

 

On m’a conseillé de poursuivre Claudel avec Les âmes grises (2003), roman noir, dont l’histoire est narrée, comme dans Le Rapport de Brodeck, par un personnage distant et observateur. Celui-ci, gendarme, rapporte les faits d’un petit village français, qui voit le meurtre d’une fillette, Belle de jour. Nous sommes en 1917 et ce village paraît isolé du front de la guerre, pourtant concomitant, où l’on ne constate que le passage de soldats blessés et agonisants.

L’histoire nous emporte sur le mystère de ce meurtre et l’implication qu’on toutes les âmes grises du village, agissant et pensant entre le bien et le mal, du juge, du maire, du procureur et des petites gens. La mort soudaine, à l’accouchement,  de la femme du narrateur lui fait haïr sa propre fille, qu’il considère comme meurtrière… Le procureur semble dissimuler son ou ses amours, est soupçonné de meurtre : Veuf, mais encore amoureux de sa défunte femme, proche de Belle de jour, sensible à l’arrivée de la nouvelle institutrice : Toutes meurent au cours du roman, puis lui-même.

La fin est troublante car le narrateur découvre que son carnet intime comporte les photos des ces trois êtres dont le procureur y attachait un intérêt étrangement similaire… Un de mes meilleurs passages de lecture.

« Le maire pataugeait dans la boue des rues. Elle, elle posait ses pieds menus sur la terre travaillée par l’eau, évitait les flaques et les rigoles. On aurait dit qu’elle jouait, en sautillant, à tracer dans le sol détrempé le sillage d’un doux animal, et sous ses traits lisses de très jeune femme, on devinait encore l’enfant espiègle qu’elle avait dû être, naguère, quittant les marelles pour se glisser dans les jardins et y cueillir des bouquets de cerises et de groseilles rouges. »

«  »Jamais je ne l’aurai connue laide, et vieille, ridée, usée. Je vis depuis toutes ces années avec une femme qui n’a jamais vieilli. Je me voûte, je crachote, je me brise, je me ride, mais elle, elle demeure, sans fêlure, ni disgrâce. La mort m’a laissé cela, au moins, que rien ne peut me ravir, même si le temps m’a volé son visage, que je bute à le retrouver tel qu’il était vraiment, bien que parfois tout de même à la manière d’une récompense, il me soit donné de l’apercevoir, dans les éclats du vin que je bois. »

Note subjective : 7/10

 

Enfin, j’ai lu plus récemment La petite fille de monsieur Linh , court roman de 2005, mettant en scène un vieux vietnamien, se retrouvant en France, son village natal étant ravagé par la guerre. Ici il ne connaît rien, ni la langue, ni la culture, cela l’effraie car il doit protéger sa petite fille, « Sang Diu », qu’il emmène partout dans ses bras.

Il rencontre alors Mr. Bark, un vétéran de la guerre ayant perdu sa femme. La relation entre les deux hommes m’a beaucoup touché : ils se comprennent sans les mots : par leur commune tristesse, leur espoir, mais aussi par le ton, les gestes… La petite fille, quant à elle, demeure étrangement muette tout le long du roman, ce qui laisse songer à une poupée, sans qu’on sache vraiment.

L’histoire est raconté de telle manière, à la 3éme personne, qu’on demeure plongé dans le doute en ce qui concerne M. Linh : est-il dans un asile ? Emmène-t-il une poupée partout avec lui? Est-il fou? On vit ses péripéties avec son regard sur un monde occidental très dur, très froid, mais aussi très humain, avec l’amitié profonde qu’il forge avec M. Bark.

La capacité de Claudel à rendre ses environnements vivants :

« Dans le ciel, quantité d’oiseaux tourbillonnent et plongent parfois dans les eaux du port pour en ressortir avec dans leur bec l’éclat d’argent d’un poisson. Des pêcheurs sur des bateaux au repos réparent des filets. Certains sifflent. D’autres parlent fort, s’interpellent, rient. »

M. Bark :

« Il écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu’il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d’arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. »

Note subjective : 8,5/10

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